Le concept de sérendipité ne date pas d’hier. Souvent réduit à sa plus simple expression de hasard heureux, il est en fait bien plus complexe et ne sourit qu’aux audacieux, aux esprits éveillés et agiles, capables de trouver l’inattendu dans un infime détail et d’en tirer un nouveau monde. Enquête sur un mot intriguant.

Il était une fois … 3 princes de Serendip

L’origine du mot sérendipité vient d’un conte persan intitulé Les trois princes de Serendip , écrit par le musicien et poète Amir Khusrow en 1302. Il raconte l’histoire du roi Jafer, roi-philosophe de Serendip (nom médiéval de Ceylan/Sri Lanka), qui veilla à ce que ses trois fils reçoivent la meilleure éducation dans le royaume. Il était convaincu que l’apprentissage par les livres devait être complété par l’expérience du monde réel. Il a donc ordonné à ses fils de partir à cheval à la découverte du monde. Chemin faisant, les 3 princes prirent l’habitude d’observer et d’interpréter toutes sortes d’indices insolites. De leurs observations sont nées une foule d’enseignements.

Bien plus tard, en Angleterre, dans les années 1740, Horace Walpole, un jeune historien écrivit à un ami au sujet de ce « conte stupide » qu’il avait lu, et dans cette lettre, il inventa le mot sérendipité, pour expliquer la capacité de combiner découverte et sagacité.

De nos jours, on réduit trop souvent la sérendipité à un heureux hasard, à une découverte imprévue. Mais ce « hasard heureux » est en réalité une mystification qui empêche de comprendre le véritable message du conte : les princes de Serendip nous apprennent en fait l’art de prêter attention à ce qui surprend et d’en imaginer une interprétation nouvelle et un enseignement innovant.

La découverte de la pénicilline par Fleming en 1928 illustre parfaitement la complexité du terme. Fleming était activement à la recherche d’une découverte lors qu’il trouve la pénicilline. C’est un incident totalement imprévu qui le met sur la voie de la découverte (la moisissure qui avait contaminé de vieilles expériences). Enfin, c’est la sagacité de Fleming qui rend la découverte possible : grâce à ses connaissances préalables et ses travaux qui portaient depuis plusieurs années sur les propriétés antibactériennes de différentes substances.

Les 4 composantes de la sérendipité

Essentiellement, la sérendipité implique l’interaction de 4 éléments :

  • Un esprit préparé (ouverture d’esprit, curiosité, personne en recherche)
  • Un déclencheur imprévu (un événement, une péripétie, des circonstances particulières)
  • Une intuition (née du mélange d’observation, de connaissances et d’expérience)
  • Une amplification (selon une logique de vérification, suivi et itération pour pleinement exploiter le potentiel de l’intuition de départ)
The serendipity process

Source : James Lawley, NLPtCA Conference, June 2013

Ainsi, dans le concept de sérendipité, au-delà de l’étincelle provoquée par le hasard, il y a surtout une intuition qui combine l’inattendu et les connaissances acquises. Car sans intuition, le hasard n’est qu’une lettre morte pour celui qui ne sait l’interpréter.

Bien plus qu’un simple caprice de la providence, la sérendipité est la faculté d’intellectualiser un étonnement et de tirer parti de la bonne fortune. (…)
Mais en quoi consiste-t-elle? « Si vous êtes vraiment dans le moment présent et que votre esprit n’est pas emporté par mille distractions, ou bien enfoncé dans ses propres ruminations, naturellement, vous développez une sorte de concentration panoramique, une sensibilité accrue au moindre phénomène, aux personnes qui sont dans le champ de votre vigilance, a résumé le philosophe et moine bouddhiste Matthieu Ricard lors de la conférence TED Global, à Lyon, en 2014.    (lexpress)

Ouverture & curiosité

La curiosité ne suffit pas pour provoquer la sérendipité. Encore faut-il repérer et guetter l’insolite avec sagacité ou expérience pour ouvrir le champ des possibles. Car si la sérendipité ne se commande pas, il est possible de favoriser son émergence. Dès lors qu’un besoin est précisé, l’esprit s’oriente vers la recherche d’un résultat et travaille à assembler et transformer ses observations en vue de générer de nouvelles idées.

Le savant australien Gilbert Murray a dit : « Il est absurde, si l’on y pense objectivement, de supposer que l’inspiration tombe comme la pluie sur celui qui vit parmi les pensées poétiques et celui qui ne pense qu’à sa digestion et à son équilibre bancaire ». Ne perdez jamais de vue votre passion et votre but – ils fonctionneront comme le lien qui allumera l’étincelle de la sérendipité.

La sérendipité profite de la variation, du changement et de la volatilité du monde extérieur. Les événements inattendus déclenchent des idées chez les explorateurs bien formés. Ainsi donc, il suffit parfois de regarder les déchets, sortir de la piste, prendre part aux conversations. Mais aussi lire des livres sur des sujets qui ne font pas partie de vos connaissances professionnelles, apprendre et absorber de nouvelles compétences.  Ou encore se plonger dans les multiples formes de l’art ou de la philosophie. Sortir dans la nature.  Bref, créer une routine pour les rencontres fortuites.

Le hasard ne prépare que les esprits éclairés. (Louis Pasteur)

Hasard & observation

L’observation rend le hasard fertile. Chaque jour, des milliers de choses passent inaperçues ; ce qui nous intéresse est déjà un choix. Se forcer ensuite à prendre note, affiner son jugement et préciser sa pensée. L’enregistrement des découvertes et des apprentissages dans un journal entraîne l’esprit fortuit. La recherche a démontré la valeur de la rédaction à la main de réflexions et d’idées pour un leadership exceptionnel. Dans un monde de distractions et de notifications, cette méthode de découverte est en danger, alors encouragez cet élément vital.

Une pensée n’est que le début d’une idée, facilement rejetée ou écartée.  Cela peut sembler naïf, insensé, compliqué ou même trop beau pour être vrai.  Il est crucial de réserver son jugement et de nourrir doucement la pensée. Il est utile d’en parler avec les autres. Une grande partie de la sérendipité fonctionne comme un saute-mouton (sur les épaules des autres). La science grandit sur ce principe, tout comme l’art, la créativité et le design d’entreprise.

L’inspiration vient du dialogue et du partage. Soyez généreux et génial. Planifiez un travail d’équipe qui mènera à des découvertes. La suralimentation fonctionne parfois mieux.

Intuition & perspicacité

Loin des certitudes cartésiennes, la sérendipité réintroduit la magie et le mystère dans nos vies trop normées. Elle ouvre une brèche favorisant l’émergence de l’intuition, favorisant ainsi la créativité et l’innovation. Nous rencontrons tous des gens par hasard.  Nous avons tous des éclairs de perspicacité créative.  Mais la fortune ne sourit qu’aux audacieux ; elle ne favorise que ceux qui saisissent l’occasion et agissent.  Comme le dit l’adage : « nous regrettons plus les occasions que nous n’avons jamais prises que les erreurs que nous avons faites ».

La magie de la sérendipité opère entre les mains d’un « génie », c’est-à-dire quelqu’un qui sait interpréter des phénomènes nouveaux en utilisant les connaissances à sa disposition. Il n’y a pas de « hasard heureux » sans l’exploitation intelligente d’une situation particulière.

Amplification & réalisation

La sérendipité n’est que le point de départ …  Le monde regorge d’exemples de sérendipité. De la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb qui cherchait la route des Indes à la pénicilline découverte par Fleming, la sérendipité est à l’œuvre dans tous les domaines : scientifique, artistique, politique, psychologique, …

En réalité, la sérendipité compte pour 1% des bienfaits que nous recevons dans la vie, le travail et l’amour. Les 99% autres sont dus à l’effort.  (Peter McWilliams)

Connaissez-vous le point commun entre le velcro, la pénicilline, le micro-onde, le post-it ou le frisbie … ce sont toutes des inventions sérendipitiennes.  Ces découvertes sont le fruit d’intuitions géniales … celles qui naissent lorsque nous ouvrons les yeux à l’inattendu, lorsque nous imaginons des ponts et envisageons des possibles là où d’autres voient des lacunes et des impossibilités.

Il y a un peu plus de soixante ans, à Marcq-en-Baroeul, dans l’usine Delespaul-Havez, on faisait des caramels. Les responsables ont eu l’idée d’associer le cacao et le caramel … juste parce qu’ils avaient un surplus de cacao. Une des machines de l’usine s’est déréglée, et les caramel sont sortis en barre, des caramels en barre : ils avaient créé à la fois le Carambar et  la machine à faire les Carambar … sans étude de marché, sans R&D …  surprenant, inattendu, imprévu ! (source)

Avec le web, la sérendipité fait plus que jamais partie de notre quotidien : surf, zapping, liens hypertextes … Google est un outil de sérendipité.

Les moteurs de recherche sur Internet apportent bien souvent aux internautes davantage d’éléments inconnus que de réponses attendues à la requête formulée. Naviguer sur le web, c’est le plus souvent découvrir à la faveur d’un clic une information qu’on ne cherchait pas mais qui se révélera peut-être utile.

Les 5 règles de la sérendipité pour l’entrepreneur

La sérendipité s’invite aussi dans l’entreprise. C’est d’ailleurs un formidable atout pour l’entrepreneur chaque fois qu’elle lui permet de transformer une découverte fortuite en un business rentable.

C’est le cas de Charles Goodyear qui, après de nombreuses tentatives pour stabiliser le caoutchouc naturel afin de le rendre utile, fait une découverte fortuite qui changera tout. En effet, c’est lorsqu’un mélange de caoutchouc et de soufre touche accidentellement un poêle chaud, qu’il découvre la vulcanisation.

En entreprise comme partout la sérendipité ne doit pas grand-chose au hasard. Selon Philippe Gattet, deux conditions sont indispensables à son émergence : la liberté et le savoir. Il prend l’exemple des aspirateurs cycloniques Dyson pour préciser sa pensée.

  • La liberté implique de laisser la place à l’aléatoire, à l’échange, à la diversité et à la prise de risque.
  • Le savoir est la condition essentielle de la découverte fortuite : disposer de la formation, des compétences et de l’expérience pour interpréter et développer son intuition.

Enfin, Morry Morgan, un serial entrepreneur, est convaincu qu’on peut exploiter la sérendipité pour augmenter ses chances de succès. Et il croit qu’il y a cinq règles pour y parvenir. C’est ce qu’il explique lors d’une conférence TedEx.

  • Règle n°1 : le hasard profite aux esprits préparés
    Rien ne tombe du ciel. Sans quête, pas de découverte. On trouve en observant la nature ou son environnement, en vivant sans œillères, en écoutant les autres (employés, clients, fournisseurs, …).
  • Règle n°2 : soyez un généraliste, pas un expert
    L’esprit d’entreprise exige des connaissances dans de multiples domaines pour être en mesure de voir les liens, la convergence et les relations, là où d’autres ne le peuvent pas.  Le secret des entrepreneurs qui réussissent : savoir identifier les moments propices et les apprivoiser.
  • Règle n°3 : la sérendipité se niche dans les détails
    Ne négligez pas les petites choses. Soyez vigilants.
  • Règle n°4 : il y a toujours une autre façon de voir les choses
    C’est la prise de conscience qu’aussi difficile que cela puisse paraître, aussi  » coincée  » ou désespérée qu’une situation puisse paraître, il y a toujours une échappatoire, une autre vision de la situation.
  • Règle n°5 : entourez-vous de personnes aux compétences variées
    Ne vous entourez pas de gens qui vous disent ce que vous savez déjà. En faisant appel à des spécialistes d’autres disciplines – sciences humaines, environnement, techniciens ou scientifiques – vous vous forcez à penser différemment.

Pour aller plus loin